"Dans un couple il n'y a qu'une chose pire que le mensonge, c'est la franchise." Michel Berthet, L'Enfant sorcier (1976)
Léon BLUM (1872-1950) dans Du mariage, écrit en 1905, publié en 1907, préconise l’égalité des sexes dans les expériences pré-maritales. Il prône l'initiation précoce des jeunes filles à l'amour, et le droit au bonheur.
C’est un essai contre l’inégalité entre l’homme et la femme. Le texte, qui sera republié en 1937, fait scandale… C’est à la fois un des ouvrages les plus célèbres de Léon Blum et l’une des pièces maîtresses des campagnes antisémites contre lui… La thèse centrale peut se résumer ainsi : L’opinion publique doit admettre pour la femme ce qu’elle admet pour l’homme. L’acquisition d’une expérience de l’amour physique, avant le mariage (“ le mariage à l’essai ”) est un garant de la cohésion sociale. Blum choque à gauche (Jaurès) et dans les milieux littéraires, notamment Gide qui dans une lettre à Marcel Drouin dit avoir été exprimé à Blum lui-même ses extrêmes réserves sur ce livre qui enferme le bonheur dans l'alcôve et « qui semble une habile préface à tout le théâtre juif d'aujourd'hui » !…
Même les suffragettes de l’époque le trouvent trop hardi, ce qui causera à Blum une certaine déception…
La relecture de l’ouvrage vient à point en ces temps de polémiques et d’approximations autour de l’annulation du mariage de Lille qui entérine qu’une pression culturelle et sociale contraint une jeune femme de mentir sur la réalité de sa vie sexuelle prénuptiale. Et que ceci n’est pas du domaine privé de l’alcôve, mais relève bien de la sphère du politique, de la construction de nouveaux rapports sociaux – égalitaires – entre les hommes et les femmes.
Alors pour nos fondamentaux, relisons quelques extraits qui un siècle après résonnent encore de modernité :
"L'homme et la femme sont d'abord polygames puis, dans l'immense majorité des cas, parvenus à un certain degré de leur développement et de leur âge, on les voit tendre et s'achever vers la monogamie. Les unions précaires et changeantes correspondent au premier état; le mariage est la forme naturelle du second."
" L’essence même du mariage, tel qu’il est institué dans nos mœurs est d’unir une jeune fille vierge à un homme déjà fait, et de remettre à l’expérience de l’homme l’éducation de la vierge. A la base du système se trouve le principe ou, selon moi, le préjugé de la virginité des filles. Mais en accordant que les filles doivent parvenir au mariage dans cet état de fraîcheur et d’ignorance, encore faudrait-il que ces novices y trouvassent de bons maîtres, et que leur préparation conjugale fût confiée à de sûres mains. Le système actuel interdit aux filles d’acquérir avant le mariage une expérience même théorique de l’amour. »
«Que redoute-t-on quand un homme fixe sa vie avant d'avoir “mené la vie de garçon” ? On craint que la solidité du mariage ne résiste pas au déchaînement subit de l'instinct viril. Juste crainte, mais qui n'est pas moins fondée pour la femme.»
« Les jeunes filles quitteront l'abri de la famille le jour où elles se sentiront de force à voler seules. [...] Elles n'auront rien d'altéré dans leurs façons ni dans leur visage ; il n'y aura rien de flétri dans la pureté de leur regard. Ce qui altère ou dégrade, c'est la crainte ou la conscience de la faute. Mais, en suivant l'impulsion de leur nature, les filles ne heurteront plus ni l'opinion, ni la tendresse protectrice de ceux qui les aiment, ni les principes artificiellement introduits dans leur conscience. La liberté de l'instinct ne gâtera donc pas la fraîcheur de leur jeunesse. Elles reviendront de chez leur amant avec autant de naturel qu'elles reviennent à présent du cours ou de prendre le thé chez une amie. »
Patrick Malivet et Sylvie Durand-Savina
Le texte est accessible dans le livre de poche : Léon Blum, Du mariage, Albin Michel, 1990